[Dossier] Quand les otome games racontent la période du Bakumatsu

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L’Histoire est une thématique qui ne parle pas à tout le monde. Pour autant, il arrive très souvent que nos oeuvres de fiction (romans, films, jeux vidéo) se décident à mettre en scène des personnages historiques dans des histoires plus ou moins réalistes. En découlent nombre d’erreurs historiques, anachronismes et personnages OOC (Out Of Character) qui provoquent urticaires chez les historiens mais ferveur chez nous autres.

Le Japon n’est pas en reste niveau adaptations de son Histoire et les otome games participent aussi à raconter – avec plus ou moins de libertés – certaines périodes. L’une d’entre-elles est bien connu pour ses bouleversements majeurs : le Bakumatsu. Et si vous pensiez que parce que la moitié ou presque des personnages emblématiques de cette période sont morts dans des circonstances bien malheureuses cette époque n’avait aucune chance d’être adapté en jeu de drague pour femmes : vous vous fourrez le doigt dans l’oeil.

C’est quoi le Bakumatsu ?

Je ne vais pas vous faire un cours d’Histoire Japonaise ici mais sachez le Bakumatsu est une période trouble s’étant déroulé de 1853 à 1868. Elle a marqué la fin de l’isolationnisme du Japon et son ouverture progressive vers l’Occident. Jusque là, le Japon se tenait à l’écart du reste du monde et l’arrivée des navires américains en 1853 a provoqué des chamboulements dans le pays menant à une guerre qui a opposé les partisans du Shogunat aux Impérialistes.

D’un côté, le Shogunat souhaitait une ouverture au commerce extérieur et un accueil des étrangers sur son territoire et de l’autre les Impérialistes, prenant peur face à l’occidentalisation de la société, ont participé à de nombreuses opérations pour expulser les étrangers du territoire japonais et pour rétablir le rôle de l’empereur.

En a découlé une période trouble et particulièrement violente qui s’est terminé par la fin du Shogunat et le rétablissement de la loi impériale durant la Restauration de Meiji. Et comme dans n’importe quelle période historique critique, de nombreux noms se sont démarqués du lot pour leurs idéologies et leur combat, dans un camp comme dans un autre. Ces « héros » sont devenus par la suite des personnages dans diverses oeuvres de fiction et les otome games nous permettent même de vivre une romance avec eux.

Pour ceux qui sont intéressés par la période et recherchent un ouvrage complet, je vous recommande l’ouvrage de Frédéric Laroche. Aussi je vous conseille la lecture du manga Peace Maker Kurogane de Nanae Chrono qui retrace fidèlement l’histoire du Shinsengumi et de cette époque trouble (mais prévoyez des mouchoirs, je suis toujours pas remise psychologiquement de la mort de Okita).

Pourquoi cette période fascine ?

Le Bakumatsu a été une période de changement politique pour le Japon et son entrée dans l’ère moderne. Jusque là le pays vivait sur un mode de vie très moyenâgeux et l’arrivée des Occidentaux avec leur technologie et leurs armes à feu a été un véritable choc culturel. Les partisans de la restauration de l’Empereur comme leader du pays ont ainsi profité à la fois de l’arrivée des étrangers et de l’affaiblissement du Shogunat pour mener à bien leur projet. Les Impérialistes craignaient surtout que le Japon devienne une colonie de plus aux mains des Occidentaux et leur combat était d’avantage pour assurer l’unité nationale du pays et la préservation de leur indépendance.

De nombreux personnages ont marqué cette période charnière de l’Histoire du Japon et certains comme Sakamoto Ryoma ont été érigé en héros national. De même, le Shinsengumi, de part son combat pour protéger le pays, est rapidement devenu célèbre lorsqu’un des derniers membres encore en vie publie ses mémoires au début des années 1900.

Cette période a surtout démontré qu’il n’y avait pas de camp meilleur que l’autre, simplement un choc entre des idéologies qui avaient chacune leurs forces et faiblesses. Il n’y a pas de grand méchant et chacun se battait pour ce qu’en quoi il croyait. Derrière les chamboulements politiques et sociaux de l’époque, il y a surtout des hommes qui ont confronté leurs idéaux.

Construire la romance sur des personnages historiques

Pour autant, la période du Bakumatsu est loin d’être simple en terme d’adaptation type otome. Les personnages les plus marquants sont, comme dit plus haut, presque tous morts à l’époque, que ce soit au combat ou de la maladie (les épidémies étaient fréquentes, notamment la tuberculose et ses ravages dans tout le pays). Si on veut du drame et des larmes, on peut dire qu’on est servit ! Du coup, les studios qui se sont lancés dans l’entreprise d’en faire des love interests sont bien obligés d’user de deus ex machina plus ou moins crédibles afin de garantir des fins plus heureuses.

Evidemment, il serait toujours possible de faire des love-interests inventés pour le bien du scénario et d’utiliser les personnages historiques comme figures secondaires au service de l’histoire mais curieusement, vu le nombre d’otome games – au hasard, autour du Shinsengumi – on se doute qu’il est beaucoup plus intéressants de mettre en avant des personnages célèbres.

Et pourtant, rien n’est simple ! Déjà parce que la difficulté principale dans ce type d’oeuvre est de romancer les personnages pour qu’ils puissent coller à l’étiquette otome ; faisant alors table rase des réalités historiques. Personnage marié dans la réalité ? Pfiou ! La femme disparait dans un trou noir pour laisser place à notre héroïne. De même, niveau caractères, il est tout simplement impossible de savoir comment étaient réellement les personnages historiques. Certes, il y a toujours des écrits et des témoignages, d’autant plus que l’époque dont nous parlons n’est pas si éloignée de nous mais il faut bien garder à l’esprit que il y a très peu de chance que les personnages d’otome games soient représentatifs de leur version historique. Tout au plus, certaines caractéristiques connues et à l’avantage des personnages sont usées mais globalement ce que nous voyons dans ces oeuvres est bel et bien romancé.

PSP Game Review 花咲くまにまに Hanasaku Manimani (Blooming Flowers) | Otome's Log

Réalisme historique et aventure romantique

Pourtant, il ne faut pas croire que les développeurs d’otome games sont suffisamment zélés pour laisser tomber la trame de fond historique qui apporte, mine de rien, une sacrée base scénaristique. La période du Bakumatsu promet en effet tous les ingrédients d’un drame historique de qualité : personnages charismatiques, rebondissements, combats d’anthologie et idéologies dignes d’un shonen. L’histoire du Shinsengumi parait reprise ad nauseam mais elle est assez représentative de ce que recherche les scénaristes : un groupe de samouraï quittant leur campagne pour Kyoto pour former une milice. Par la suite, le groupe prend de l’ampleur avec l’affaire Ikedaya puis c’est la descente progressive vers une fin tragique pour nombre de ses membres. D’un point de vue purement romanesque, l’histoire de cette milice possède tous les ingrédients d’un grand drame historique.

Si d’un point de vue narratif, cette période historique représente beaucoup d’atouts, l’aspect romance parait presque impossible à mettre en place. Et pourtant, les otome games sur le Shinsengumi sont nombreux ! Comme quoi, les scénaristes ne sont pas spécialement embêtés par les embûches liés autant à la condition de la milice (pas de femmes admises dans le QG par exemple) que la destinée des membres. Mais après tout, rien n’empêche de rêver.

La difficulté du contexte historique se pose finalement plus quand les scénaristes se mettent en tête de rattraper les évènements historiques et là, ô joie !, les personnages ont tous eu des destins assez tragiques. Parfait pour les mauvaises fins, un peu moins pour les bonnes. Quoique, dans Bakumatsu Renka Shinsengumi, la bonne fin d’Okita est celle où il décède bien de sa maladie…mais a un enfant avec l’héroïne ! Le jeu (qui est d’ailleurs plutôt crédible d’un point de vue historique) se permet de tordre la réalité historique sans la dénaturer complètement. Dans Hakuouki l’Ochimizu permet au scénario de prendre une tournure inédite, introduisant un élément surnaturel qui amène de nouveaux embranchements scénaristiques. Dans Hanasaku Manimani Takasugi échappe à la tuberculose car l’héroïne – issue de notre époque – réussit à repartir dans son univers d’origine avec lui pour qu’il se fasse soigner.

Peut-on apprendre l’Histoire avec ces jeux ?

J’ai envie de dire : bien sûr ! En mettant de côté que les personnages sont très fortement romancés pour les besoins du scénario, la plupart des otome games sur le sujet restent très « politico-historiques ». Cependant, il faut bien garder à l’esprit que ces oeuvres adaptent l’histoire d’un point de vue très spécifique : jouer à un otome mettant en scène le Shinsengumi, c’est avoir une vision étroitement lié à celle du Shogunat et à l’inverse, le camp des Impérialistes offre une tout autre version de l’Histoire. De même, les protagonistes choisis le sont d’avantage pour leur histoire tragique et leur relatif notoriété que réellement pour avoir été des acteurs de premier plan du Bakumatsu. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas été important (loin de là ! ) mais curieusement on retrouve très souvent les mêmes personnages romancés.

De ce fait, j’aurai tendance à dire que les jeux ne montrent qu’une petite partie des évènements de cette période trouble et que quand on décide de mettre le nez dans les bouquins d’Histoire on se rend compte que la situation était bien plus complexe et les acteurs les plus importants finalement assez absents des otome games…d’autant plus que les jeux s’attardent plus sur le drame historique se jouant à l’époque que sur les enjeux politiques.

Les jeux

Des otome games sur le Bakumatsu il y en a pleiiiiins. Surtout sur mobile où la mode des otome games avec des samouraïs ne semble pas s’étioler avec le temps. Beaucoup d’entre eux mettent en scène le Shinsengumi comme love interests, essayant tant bien que mal de surfer sur le succès de la licence Hakuouki. De mon côté, je ne vais citer que trois jeux que j’ai fais. Il en existe d’autres (dont un Boy’s Love…avis aux amateurs !) mais j’avoue ne pas courir après toutes les oeuvres sur le sujet et d’éviter comme la peste les jeux mobiles.

Bakumatsu Renka Shinsengumi (2004)

Bakumatsu Renka Shinsengumi

Quatre ans avant Hakuouki le studio Vridge offrait une aventure otome sur le thème du Bakumatsu et plus particulièrement le Shinsengumi. Pour le coup, Bakumatsu Renka Shinsengumi est l’oeuvre otome la plus respectueuse de l’Histoire puisque le jeu suit les évènements avec plus ou moins de justesse. D’ailleurs les bonnes fins ne sont pas toutes « heureuses » et il faut ainsi s’accrocher pour ne pas pleurer.

C’est probablement l’otome game le plus cohérent sur le Shinsengumi et la période du Bakumatsu même si le chara-design typiquement « shojo » n’est pas au goût de toutes. Pour autant, c’est probablement le jeu que je conseillerai à ceux qui chercheraient un otome game sur le Shinsengumi plutôt crédible.

Hanasaku Manimani (2013)

Hanasaku Manimani

Cette fois-ci, l’Histoire prend place du côté des Impérialistes et se déroule dans une maison close qui sert de QG secret aux samouraïs opposés au Bakufu. Catapultée à cette époque, l’héroïne découvre assez vite l’identité réelle des personnages qu’elle côtoie et essaie tant bien que mal de leur éviter une mort atroce connaissant leur destinée future….

D’un point de vue historique, le jeu se révèle plutôt cohérent et les personnages plutôt bien traités même si le voyage dans le temps de l’héroïne permet pas mal de retournements de situations pour éviter des fins trop malheureuses.

Hakuouki Shinsengumi Kitan (2008)

Hakuouki ~Shinsengumi Kitan~

Qui ne connait pas Hakuouki ? L’adaptation anime diffusé en 2010 a remporté un grand succès mondial et le jeu fut édité en langue anglaise deux ans plus tard. Tout en suivant les évènements historiques du Bakumatsu, Hakuouki Shinsengumi Kitan apporte une touche de surnaturel à son univers. En effet, un étrange médicament (le fameux Ochimizu) transforme les hommes en samouraïs-zombies sur-puissants et le scénario navigue ainsi entre l’intrigue historique et celle surnaturelle.

Il existe également un spin-off appelé Urakata Hakuouki sorti en 2013 qui place l’action du côté des Impérialistes avec une nouvelle héroïne. Là où le Hakuouki original est un pur visual novel, Urakata mélange visual novel et combat RPG. Le jeu permet de voir l’action d’un autre point de vue même si niveau intrigue c’est une redite quasi parfaite de Hakuouki.

Conclusion

J’ai eu l’idée de ce dossier en jouant à Hanasaku Manimani. Pour une fois qu’un jeu sur la période du Bakumatsu ne tourne pas autour du Shinsengumi, j’avais envie de voir ce que cela donnait. Et puis évidemment, comme je connais assez bien la période j’ai grillé assez vite les identités des personnages, me suis mise à lire différents ouvrages et pages internet et même rattrapé mon retard sur Peace Maker Kurogane !

Je ne prétends pas être historienne et je n’ai pas fais tous les jeux sur le sujet – l’overdose, non merci – mais j’ai toujours adoré l’Histoire et je trouvais ça intéressant d’analyser comment cette période était usée dans un média comme l’otome game.